Préface

Mercredi 21 août 2007 en après-midi. Les concepts de base du personnage de Miki et de son univers me viennent en tête. Je veux en faire une héroïne qui vivra des situations issues de nos légendes folkloriques, le tout transposé à notre époque moderne. Puisque la grande ville n’est pas un cadre qui sied bien avec le folklore québécois,  Miki devra habiter une petite ville en région. Je songe brièvement à en créer un de toutes pièces en m’inspirant de St-Hilaire, paisible village de la rive sud de Montréal dans lequel j’ai passé les vingt et une premières années de ma vie.  Puis, je me ravise. Tant qu’à en faire une copie, pourquoi ne pas utiliser l’endroit réel?  C’est que St-Hilaire possède tous les décors imaginables. De la montagne à la rivière, de la foret aux champs cultivés, des pentes aux terrains plats, du coin français au coin anglais, des petites rues aux boulevards, du vieux quartier avec ses maisons historiques aux nouveaux quartiers de condos.  Et ce chemin de fer qui le traverse. Et son centre de la nature au sommet de la montagne. Et son lac. Et ses vergers. Avec ses mille visages, St-Hilaire, c’est Hollywood à petite échelle.

Maintenant que j’ai le personnage, le thème et le décor, il ne me reste plus qu’à travailler sur sa première aventure. Pour celle-ci, il me semble logique que Miki soit confrontée aux légendes de son coin de pays.  Encore faut-il que de telles légendes existent. Je m’installe donc à mon ordi, je me rend sur l’engin de recherche Google et j’y entre les mots Légendes, Montagne et St-Hilaire. Le premier lien de la liste des résultats est la page web du Centre Nature du mont St-Hilaire. Je m’y rend et j’en parcours les sections des légendes et des contes. C’est là que se trouve un texte intitulé La Sorcière du Mont Saint Hilaire.  En lisant les premiers paragraphes, je comprends immédiatement que j’ai trouvé mon sujet.

Durant les deux années qui suivent, je mets au point tous les détails de l’univers de Miki tout en travaillant à l’écriture de ce premier tome à temps perdu. Certains éléments du conte se retrouvent si étroitement reliés aux origines de Miki qu’ils en deviennent la raison d’être de cette série.

En octobre 2009, ayant enfin le sentiment que mon projet est mur, je le soumet à quelques éditeurs.  Ce n’est qu’à ce moment-là que je retourne sur la page web du Centre Nature.  Je me rend alors compte que j’ai commis une grave erreur. La Sorcière du Mont Saint Hilaire, ce n’est pas une légende folklorique. C’est la création d’un auteur du nom de Kees Vanderheyden.  Sans le savoir, je m’étais approprié des éléments du texte d’un autre.  La première pensée qui me vient en tête est: Oups!

Ayant passé deux ans à travailler et peaufiner ma série autour de ce conte, j’ai quelques réticences à tout détruire et repartir à zéro. Mais en même temps, je refuse de baser ma série sur un plagiat. Ne trouvant pas de solution à ce dilemme, je décide de laisser la décision finale à ce monsieur.  Je retrace son adresse de courriel, je lui écrit afin de tout lui expliquer et je lui demande la permission d’utiliser certains éléments de son texte dans mon récit. Il me répond, on s’échange quelques courriels, puis je lui envoie une copie de mon manuscrit. Après l’avoir lu, son verdict tombe: Oui, il est d’accord.

Je conclus donc ce petit mot en remerciant chaleureusement monsieur Kees Vanderhyden pour sa générosité qui est aussi grande que son imagination. Sans lui, sans ce conte qu’il a créé et sans son accord, la série Miki contre les Forces Occultes n’aurait pas pu exister.

Steve Requin


… Et un mot de monsieur Kees Vanderhyden

Les mystères d’autrefois nous permettent parfois de mieux comprendre ceux d’aujourd’hui. Les sorcières, les diables des lointains siècles passés nous font souvent découvrir les forces secrètes, bonnes et mauvaises, qui régissent nos vies aujourd’hui. Mais l’écrivain peut aussi jouer un tour au lecteur et lui envoyer un petit message pour nous aujourd’hui en inventant un « vieux » conte.  J’ai voulu suggérer par le conte « La sorcière de la montagne » que des personnes peu gâtées par la vie, comme des personnes handicapées, peuvent faire des contributions merveilleuses.

Puisque j’ai le bonheur de travailler sur le mont Saint-Hilaire et que j’aime écrire des histoires, j’ai tricoté le conte de la montagne où une jeune femme handicapée, que les gens autour d’elle appelaient la sorcière, fait le bonheur de tous. J’ai fait de cette femme courageuse la créatrice des vergers sur les flancs du mont Saint-Hilaire. La fée de la montagne lui a offert, en récompense pour son courage, un petit pommier, rabougri comme elle, portant des fruits sans éclats. Mais ces pommes sont magiques et peuvent nous guérir. Ces petites pommes ont ensuite donné leur pouvoir à la montagne elle- même, qui continue de nous gâter.

Ce conte de La sorcière de la montagne a inspiré la belle histoire « Miki » de la plume de Steve. Comme Steve j’arpente les sentiers du mont Saint-Hilaire qui ne cesse de m’inspirer et de m’offrir son énergie vitale.

Que la montagne continue d’illuminer l’imagination des auteurs et des artistes pour le plus grand plaisir de tous.

Kees Vanderhyden

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Chapitre 01: Le chemin de l’école

– Bonjour jolie princesse. Qu’est-ce que tu prends ce matin? Céréales? Toasts? Gruau?

En pyjama et les cheveux en bataille, Miki finit de monter les escaliers qui l’amènent du sous-sol à la cuisine. André Levert, son papa, y est déjà et prépare à déjeuner. Elle répond à sa question par un baillement, autant parce qu’elle se sent encore l’esprit embrumé par le sommeil que par réaction à ce surnom qu’il lui donne depuis quelques mois. En cherchant Miki sur Wikipedia au printemps dernier, il a découvert que jolie princesse était une des significations de ce nom. Les autres sont belle histoire, beauté sans prix et, étrangement, bel arbre. Définitions poétiques, certes, mais qui ne représentent en rien la jeune fille qui prend place à table en ce beau matin ensoleillé du 27 août.

Répondant à la question de son père, Miki se fait servir un bol de flocons de maïs de la marque de l’épicerie d’où elle fut achetée, une version qui goûte la boîte de carton qui la contient. Qu’importe, puisque le lait de soya dont elle les arrose est à fort goût de vanille. L’excès de l’un compensant pour le manque de l’autre, ça équilibre.

– Est-ce que je te reconduis à l’école ce matin? demande joyeusement André à sa fille. C’est sur mon chemin. En fait, pas vraiment, mais je vais reconduire ta mère à son travail tantôt. Je dois aussi passer aux bureaux du RRS ce matin, alors tant qu’à faire.

RRS est le surnom qu’André donne au Regard Rive Sud, le journal régional où il est employé en tant que caricaturiste éditorial.

– Merci, mais ça va aller, répond Miki. Je vais garder ton offre pour les jours de pluie d’automne.
– Ah, tu préfères marcher, hein? Je te comprends! Moi aussi j’étais comme ça, à ton âge, quand j’allais à la POL. J’adorais partir tôt le matin. Marcher sous les premiers rayons de soleil qui commençaient à apparaître derrière la montagne. Passer sur les petites rues tranquilles dans le petit vent frais. Tu sais ce que j’aimais le plus? C’était d’arriver à l’école bien tôt, avant tout le monde. Ouais, j’aimais ça parce que…

Ah Jing, petite chinoise dans la fin de la trentaine et mère de Miki, sort de la salle de bain en portant son uniforme de chirurgienne dentiste. Elle les rejoint dans la salle à manger et interrompt son mari en terminant sa phrase pour lui.

– … Parce que c’était le seul moment où tu pouvais dire que tu étais le premier de la classe. Oui, on la connaît.

André embrasse son épouse.

– Alors? Prête à une autre belle journée d’arrachage de dents, ma chérie?
– Sers-moi donc mon déjeuner avant que je te morde avec les miennes, répond Ah Jing en souriant.
– Ouuu, j’aime ça quand t’es toute féroce.
– Grrr!

Miki regarde ses parents se faire leurs taquineries. Depuis aussi loin qu’elle se souvient, ils ont toujours eu cette belle complicité. Lorsqu’ils se sont rencontrés, ils avaient tous les deux quinze ans, soit l’âge actuel de Miki. En soupirant, elle ramène son regard sur son bol de céréales. Miki se demande parfois si elle aussi aura la chance un jour de trouver son prince charmant, celui destiné à devenir l’homme de sa vie. Avec l’acné qui la harcèle depuis le début du secondaire, ses cheveux quasi impossibles à coiffer, ses lunettes croches et son impopularité, elle en doute fort.

Trente minutes plus tard, c’est une Miki toute habillée avec son sac d’école au dos qui sort du 12, rue St-Charles, la maisonnette dans laquelle elle a passé sa vie. Pour la quatrième année de suite, elle se rend à ce premier jour de la rentrée à la Polyvalente Octave Léveillé, ou la POL puisque tout le monde l’appelle par ses initiales. St-Charles est une petite rue en pente qui se termine en cul-de-sac pour les véhicules. Les piétons, eux, peuvent cependant monter les six marches de vieilles pierres et de ciment fissuré qui donnent directement sur la pelouse du terrain arrière de l’école primaire. C’est le chemin que prend Miki, comme elle l’a fait des centaines de fois depuis son tout premier jour de secondaire I. Elle parcourt le gazon frais et longe l’arrière de l’école vers la gauche. Ça l’amène à la rue Ste-Anne, qu’elle emprunte vers la droite. Après quelques minutes de marche, apparaît le chemin de fer qui croise la rue. Miki traverse la double rangée de rails, puis, fidèle à son habitude, quitte le trottoir, grimpe le long de l’étroit chemin en terre battue qui traverse ce bout de terrain en friche, et va s’asseoir sur le petit rocher plat au pied du vieil érable. Elle y reprend peu à peu son souffle. La rosée matinale qui commence à peine à s’évaporer, couplée avec les fleurs sauvages de ce terrain négligé qui longe le chemin de fer, lui apportent un agréable parfum. Il n’y a que le matin, lorsque l’humidité garde le pollen au sol, que Miki peut profiter de la nature sans faire une crise d’éternuements. Elle a beau aimer la nature, la végétation n’est pas son amie, surtout en cette saison où l’herbe à poux pullule.

Assise à cet endroit, Miki a une belle vue légèrement en plongée sur les rues et les maisons de son quartier. Perdue dans ses pensées, elle entend soudain un son qui lui est familier et qui la fait sourire. Un son qu’elle a toujours associé avec les matins où elle se rend vers l’école secondaire. Le DING-DING-DING des avertisseurs du chemin de fer qui se mettent à clignoter de leurs lumières rouges, tandis que s’abaissent les barrières. C’est le train de huit heures et huit minutes. Miki regarde sa montre et constate que celle-ci a l’heure juste. Le train approche au loin en faisant hurler sa sirène, comme le font tous les trains à l’approche des passages à niveau. Miki plaint ceux dont les maisons longent la voie ferrée. Le réveil doit être brusque.

Miki regarde le train passer. C’est un convoi de marchandises. Parfois, ceux-ci ont quelques wagons dont les portes latérales sont grandes ouvertes, montrant qu’ils sont vides. Ces wagons ont toujours fait rêver Miki. Depuis qu’elle est enfant, elle s’imagine pouvoir un jour s’accrocher à un train qui passe, grimper dans un wagon vide et se laisser emporter n’importe où pour aller s’établir ailleurs. Aller recommencer sa vie là où personne ne la connaît, là où personne n’a l’habitude de se moquer d’elle.

Ne faut-il pas être terriblement malheureuse pour déjà songer à refaire sa vie lorsque l’on a que quinze ans?

Pendant quelques minutes, Miki écoute le rythme des KA-CHINK-KA-CHANK, KA-CHINK-KA-CHANK que font les roues d’acier sur le chemin de fer. Puis, le wagon de queue passe les barrières, marquant la fin du convoi. La cloche s’arrête. Les barrières remontent, laissant de nouveau libre passage sur la rue déserte. Le train s’éloigne, mettant un terme à la rêverie de Miki. C’est bien beau de se laisser aller dans son monde imaginaire, mais là il faut revenir à la réalité. Avec un soupir résigné, elle se relève, remet son sac sur son dos et attaque la seconde moitié de son parcours. Celui-ci sera plus relaxant, car, au-delà de la côte du chemin de fer, on a droit à quelques kilomètres de terrain plat.

Après quelques minutes de marche sur les rues bien calmes de ce quartier résidentiel, Miki arrive en vue du terrain de la Polyvalente Octave Léveillé où elle n’a pas remis les pieds depuis huit semaines et trois jours. Un autobus scolaire roulant dans la même direction qu’elle la double. Il entre sur le terrain de la POL et la contourne pour aller déposer son chargement d’étudiants aux débarcadères en face des portes arrière de l’école. Miki entre à son tour sur le terrain de la POL et se dirige vers la porte principale avant. Plusieurs étudiants sont sur le terrain, arrivant seuls ou bien jasant par petits groupes. Certains se racontent leurs souvenirs de vacances, d’autres observent les arrivants, alors que certains entrent tout de suite dans l’école. On peut aussi y voir Madame Gagnon, la surveillante dans la cinquantaine, qui se distingue physiquement par un derrière plus large que le reste de son corps, ce qui lui donne quasiment la forme d’une quille. Celle que l’on surnomme Mémère Grognon à son insu intime l’ordre à un trio de fumeurs d’aller s’adonner à leur vice hors des limites du terrain de l’école. Se déplacer demanderait un trop grand effort physique aux trois ados, alors ils préfèrent écraser. Ils se font aussitôt sermonner par madame Gagnon, qui leur ordonne de ramasser leurs mégots et les jeter à la poubelle.

Miki reconnaît presque tous les visages. Presque, car à chaque année arrivent les nouveaux en secondaire I et aussi parce que souvent, entre le secondaire II et le III, les jeunes se métamorphosent complètement, surtout les filles. Son attention est attirée par un très beau jeune homme blond, cheveux au vent et visage d’ange, qui se tient là, seul, observant les gens. Elle ne se souvient pas l’avoir vu avant. C’est certainement un nouveau, probablement en secondaire IV ou V. Enfin, elle suppose qu’il est nouveau. Un si beau garçon, elle l’aurait remarqué avant.

Miki se rapproche de la porte d’entrée, mais au moment où elle vient pour la franchir, elle entend les exclamations de surprise de plusieurs étudiants. Elle se retourne et comprend aussitôt leur réaction. Là, au beau milieu du parking devant l’école, s’approchent trois personnes que tout le monde connaît. Cassandra Smith alias La Snob, son chum William Préfontaine alias Mister Cool et leur ami Marco dit Le Suiveux. Ce dernier porte un bandage à la tête, tandis que Cassandra a l’avant-bras droit plâtré. William, par contre, ne semble pas avoir de blessure apparente. Il est toujours aussi beau bonhomme, avec ses cheveux noirs ramenés en arrière, ses verres fumés et son long manteau de cuir noir. Tout en avançant, il entre sa main dans la poche intérieure de son manteau. Il en ressort un petit vaporisateur de Taxe, la populaire marque de parfum pour jeune homme. Il le secoue et envoie un nuage sur son chandail noir, au niveau de la poitrine, avant de le rempocher. Cassandra a l’air aussi superbe que d’habitude, avec ses longs cheveux blonds et ses vêtements provenant des boutiques chics. Quant à leur ami Marco, rien à dire, sinon que son bandeau de gaze lui donne l’air encore moins intelligent que d’habitude, si une telle chose est possible.

Les gens présents ne s’étonnent pas tant qu’ils soient blessés, mais vivants, bien que leurs décès aient été rapportés au début des vacances. C’est du moins ce qui avait été annoncé en pleine page couverture du Regard Rive-Sud dans leur toute première édition d’été, celle suivant la fin des classes d’il y a deux mois. Les jeunes se rapprochent du trio en les bombardant de questions:

– Oh my God! Vous n’êtes pas morts?
– Ben oui, qu’est-ce que tu penses? répond une Cassandra moqueuse. On est des zombi-i-ies!

Pour joindre le geste à la parole, Cassandra raidit ses bras et se dirige vers le gars en face d’elle, tout en disant Cerveau-ô-ô!. William lui dit qu’elle va mourir de faim avec ce gars-là. Hilarité générale. Vanessa, la Goth de l’école, se rapproche et lui demande:

– Sérieux, qu’est-ce qui s’est passé? `
– Ben, c’est pas mal comme vous avez pu le voir dans le Regard Rive-Sud, répond Cassandra. Le soir même de la fin des classes, on est allé faire une virée à la Taverne à Willie à St-Hyacinthe. C’est mon frère Maxime qui conduisait. Pis quand on est revenu, passé minuit, ben, vous savez comment la rue tourne quand on dépasse le Manoir Campbell? Ben, nous autres, on a continué tout droit. Le char s’est retrouvé contre une grosse roche.
– Ayoye! La roche était grosse comment?
– Comme le cul de Mémère Grognon.

Cette réponse de William provoque une nouvelle vague de rires, et même Miki ne peut s’empêcher de sourire de la comparaison. Les rires diminuent et Cassandra précise:

– Mais oui, tu sais bien. La grande roche plate qui est debout, là, de biais au Manoir Campbell… Le Monument aux Patriotes.
– Ah ouain, ok, celle-là! se souvient Vanessa. Pis ton frère? Y’est-tu mort?
– Non, mais y’é pus ben ben beau.
– Pour ce que ça change, rajoute William.
– Fa que, ben, c’est ça, conclut Cassandra, on nous a rapporté comme étant mort alors qu’on était juste en train de se remettre de l’accident, à l’hôpital de St-Hyacinthe. On a passé tout notre été là, pis comme le Regard Rive-Sud ne se rend pas jusque-là, ben on vient juste d’apprendre quand on est revenu y’a trois jours que le monde nous pensait morts.

Un murmure admiratif parcourt la foule devant ces miraculés de la route. Miki se dit que même si c’est dommage pour eux d’avoir passé l’été à l’hôpital, au moins ils sont vivants. Elle espère qu’ils ont retenu leur leçon sur l’alcool au volant. Abandonnant le trio aux questions des autres, Miki entre dans la POL. Ça va bientôt être le temps pour les élèves d’aller se mettre en file devant les tables placées au carrefour étudiant afin de se faire remettre leurs horaires et numéros de casiers.

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Chapitre 02: Mikipédia

Ils sont tellement faits l’un pour l’autre. Demandez à n’importe qui de l’entourage d’André Levert et d’Ah Jing Beaujoie de vous faire un commentaire au sujet de leur couple, vous aurez invariablement cette réponse. Tout le monde est d’accord là-dessus. Et le pire, c’est qu’ils ont bien failli ne jamais se rencontrer.

Il y aura vingt-cinq ans cet automne, la POL a été partiellement détruite par un incendie durant le soir de l’Halloween. Après deux semaines de congé imprévu, quoique fort apprécié des étudiants de St-Hilaire, ils ont dû aller suivre leurs cours entre les murs de la Polyvalente St-Mathieu à Belœil. Pendant un an, les deux écoles se sont partagées les mêmes murs tandis que la POL était en reconstruction. Les élèves belœillois avaient des cours de six heure du matin jusqu’à midi et les hilairemontais avaient les leurs de midi trente à dix-huit heure trente. Mais comme il n’y avait pas assez de casiers pour accommoder tout ce beau monde, les élèves devaient laisser leurs casiers libres à chaque jour, au moment de leur départ, pour ceux de l’autre école. C’est ainsi qu’André et Ah Jing se sont rencontrés: en partageant la même case. Il s’ensuivit une amitié, une attirance réciproque, un flirt, un grand amour, une relation durable, un mariage et une petite maison en guise de cadeau pour ce même mariage. C’est dans cette maison située au 12, rue St-Charles, que fut conçu et élevé leur enfant, une petite fille nommée Miki.

Bien qu’elle ait toujours souffert de la solitude, Miki reconnaît volontiers que c’est une bonne chose qu’elle soit enfant unique car cette maisonnette serait beaucoup trop petite pour une famille plus nombreuse. Le rez-de-chaussée n’est qu’un trois et demi: le salon, la chambre de ses parents, la salle à manger qui sert aussi de cuisine et évidemment la salle de bain. Il a fallu que le père de Miki lui construise une chambre au sous-sol lorsqu’elle est née. Il n’aurait pas pu la faire au grenier car celui-ci est si petit qu’il est impossible de s’y tenir debout. De plus, la seule façon d’y accéder est via une trappe au plafond du garde-robe de la chambre des parents.

Si on en croit l’histoire de la famille, cette maison était à l’origine un hangar que l’arrière-arrière-grand-père paternel de Miki aurait transformé en maison habitable il y a quasiment un siècle de ça. À l’époque, il n’y avait pas de standards à suivre pour la construction, alors il a lui-même creusé un solage de six pieds de profondeur. Il n’avait pas prévu que le tout allait rapetisser à cause de l’épaisseur du ciment. L’espace a davantage raccourci lorsque André y a posé un plancher et fini le plafond pour en faire la chambre de Miki. Par conséquent, cette pièce ne fait plus que cinq pieds deux de hauteur. Ça ne posait pas un problème lorsque Miki était enfant. Mais aujourd’hui elle mesure cinq pieds quatre. Elle est probablement la seule personne de toute la région, villes environnantes incluses, qui fait deux pouces de plus que sa chambre. Mais bon, elle n’en est pas à une situation ridicule près. Au moins, ayant passé sa vie dans cette pièce, elle ne s’est jamais cognée au plafond puisqu’elle a apprit d’instinct à s’y pencher à mesure qu’elle grandissait.

Même s’il lui arrive parfois de rêver d’habiter ailleurs, Miki sait trop bien qu’elle doit se considérer chanceuse d’habiter dans une maison pour commencer. Si son père n’en avait pas hérité de son propre père, jamais il n’aurait pu s’en payer une. C’est qu’André Levert est un artiste, avec le genre de salaire que ça rapporte. Il est dessinateur pour Rigolo, le magazine satyrique d’humour et de bandes dessinées. Le samedi, André donne aussi des cours de dessin et de bandes dessinées au Centre Culturel de St-Hilaire. Ses élèves sont des enfants qui, pour la plupart, ne sont là que parce que leurs parents tiennent à ce qu’ils développent un talent artistique. Enfin, il est surtout reconnu en tant que caricaturiste éditorial du Regard Rive-Sud, le journal hebdomadaire régional qui dessert les villes de Belœil, St-Hilaire et Otterburn Park, la ville voisine de St-Hilaire, avec qui elle partage la montagne. Ça présente un petit côté glorieux de travailler pour le journal de la place, même s’il ne se passe jamais rien dans le coin. Pour vous donner une idée, l’histoire en couverture de l’édition parue le jour de la rentrée à la POL porte sur Adhémar Charbonneau, le centenaire de la région, qui s’est fait scier et voler ses vieux pommiers sur son terrain. Vraiment n’importe quoi!

Heureusement que la mère de Miki a un bon salaire en tant que chirurgienne dentiste, avec son cabinet situé en face du centre commercial de Belœil. Sinon il y a fort à parier qu’ils ne pourraient même pas se permettre de garder la maison. Autre avantage du métier de sa mère: Miki a pu recevoir gratuitement les soins pour conserver une dentition parfaite tout le long de sa vie. C’est au moins ça.

Et puis, il faut dire que cette maison a l’avantage d’être bien située. Le quartier ne comporte que de vieilles maisons bien entretenues, la plupart classées monuments historiques. La rue St-Charles est perpendiculaire avec le Chemin des Patriotes qui longe la rivière Richelieu. Le 12 étant la seconde maison à droite, ils ont une très belle vue sur la rivière ainsi que sur la ville de Belœil, qui est située sur l’autre rive. Ils ont aussi une vue directe sur le seul quai de St-Hilaire, où s’amarrent parfois de superbes voiliers pendant l’été. Et quand on regarde en sens opposé, on a une superbe vue du mont St-Hilaire. En face de chez elle, entre le salon funéraire du coin de la rue et la maison du Père Chicoine, se trouve un petit chemin de terre battue et de ciment fissuré. Cet étroit passage sert de raccourci idéal pour se rendre au Dépanneur Pigeon, au Marché d’Alimentation Baril, ou bien à l’église dont on peut voir le clocher à partir de la maison. Ses cloches peuvent être très tannantes le dimanche quand elles sonnent aux heures. Cependant, l’immense stationnement de l’église et du presbytère est toujours le terrain d’accueil des festivités estivales, telles que celles de la St-Jean Baptiste, avec ses spectacles sur scène extérieure, son défilé, ainsi que le feu d’artifice qui clôture le tout, vers minuit. Habiter si près de l’action permet d’y assister tout en pouvant ensuite rentrer chez soi en moins d’une minute. En fait, la seule chose qui déplaît à Miki, à part la petitesse de la maison, c’est le fait que le quartier est surtout habité par des retraités. Les voisins n’ayant pas d’enfants de son âge, ça n’a fait que contribuer à l’isolement et à la solitude qu’elle a toujours ressentis.

C’est que Miki est une reject. Une loser. Une mal-aimée. Oh, elle ne manque pas d’amour à la maison. Ah Jing adore sa fille et est très fière de sa maturité et de son intelligence. Et pour André, il n’y a pas plus belle fille que sa jolie princesse, comme il ne cesse de l’appeler. Il ne se rend hélas pas compte à quel point ce surnom la blesse. Il faut dire que Miki vient d’avoir quinze ans, un âge où on se soucie beaucoup de son apparence extérieure. Et franchement, même si on ne peut pas dire qu’elle est laide, Miki pourrait paraître mieux. Elle le constate trop bien à chaque fois qu’elle se regarde dans le miroir. Se faire traiter de jolie princesse alors qu’elle trouve qu’elle ressemble à un affreux crapaud, c’est insultant d’une certaine façon.

Pourtant, si on se fie à la loi des moyennes, Miki aurait dû être très belle, comme la majorité des enfants nés d’une union interraciale. Son père est un Blanc québécois de St-Hilaire, un assez bel homme de trente-neuf ans à qui on en donnerait aisément dix de moins! Sa mère, elle, est une jolie petite chinoise adoptée lorsque bébé par une famille de Belœil, la ville voisine. Miki, qui est née à l’Hôpital Honoré-Mercier de St-Hyacinthe, est donc une Sino-Québécoise de deuxième génération. Et comme il arrive souvent dans ces cas-là, elle ne connaît pas un mot de la langue de ses ancêtres. Elle parle français et se débrouille bien en anglais, mais le fait avec un fort accent québécois qui surprend ceux qui l’entendent parler la première fois. Parce que oui, malgré un père biologique caucasien, elle a une apparence fortement asiatique. D’accord, ses cheveux ont plus de volume que ceux de sa mère, ses yeux sont moins bridés, elle est plus grande et sa poitrine est déjà bien plus développée. N’empêche qu’elle n’a pas l’allure typique de la Québécoise dite de souche. À cause de ça, elle s’est fait mettre de côté dès la maternelle par les autres enfants, qui l’appelaient la t’ching-toque. Le problème quand on passe sa vie dans un petit village, c’est que quand on va à l’école avec des gens qui prennent plaisir à nous maltraiter, on se retrouve à les côtoyer jusqu’en secondaire V. Et quand quelqu’un commence à te mépriser lorsqu’il est enfant, ça devient une habitude qui le suit durant son adolescence. Et s’il a passé toute sa jeunesse, donc toute sa vie, à te voir comme un objet de ridicule, il y a fort à parier que ça ne changera pas une fois rendu adulte, tellement ce comportement envers toi sera devenu un automatisme chez lui. À sa connaissance, il n’y a qu’une seule autre famille de Chinois établie dans le coin, les Yeung Chiu Wai. Mais même s’ils avaient des jeunes enfants de l’âge de Miki, ce qui n’est pas le cas, qu’est-ce que ça changerait? Elle n’a absolument rien en commun avec eux. Sa culture est trop blanche pour qu’elle soit à sa place parmi les Asiatiques, et son physique est trop asiatique pour qu’elle soit à sa place parmi les Blancs. Et St-Hilaire est loin d’être une ville cosmopolite. Les minorités visibles y sont bien rares. Elle n’a donc pas vraiment d’amis, tout au plus quelques connaissances parmi ses camarades de classe. Et malgré ça, tout le long de sa vie, les adultes n’ont jamais cessé de lui dire qu’elle était chanceuse d’avoir le meilleur des deux mondes. Pas étonnant que le mot idéaliste ressemble autant à irréaliste.

Sa mère n’a jamais pu être élevée sous son véritable prénom chinois, qui est Ah Jing. Ses parents adoptifs trouvant que ça sonnait un peu cloche, ils l’ont rebaptisée Chantal. Comme si avoir le nom Chantal Beaujoie était mieux approprié quand on est une Chinoise. Maintenant qu’elle est adulte, Chantal se fait appeler Ah Jing par son entourage immédiat, même si ce n’est pas son prénom légal. En se mariant, elle s’est juré qu’au moins ses futurs enfants auraient des prénoms asiatiques afin de faire honneur à leurs origines. C’est ainsi qu’elle a décidé ue sa fille s’appellrait Miki. Bien que ce soit un joli prénom, il y a eu une faille dans la logique d’Ah Jing. Miki est un prénom japonais et non chinois. Alors pour ce qui est de faire honneur à ses ancêtres de Chine, dont l’Histoire chronique de multiples conflits guerriers avec le Japon, c’est un peu raté.

Ensuite, puisqu’elle porte les deux noms de famille de ses parents, Beaujoie et Levert, Miki a eu droit au surnom de Beau Joual Vert et ce depuis son tout premier jour à la maternelle. Une raison de plus d’être la risée de ses camarades d’école. Une raison de plus d’être celle que l’on met de côté.

Comme si ça ne suffisait pas, ça n’a jamais vraiment marché fort pour elle côté santé. Asthmatique, allergique à la poussière, au pollen, à l’herbe à poux, au poisson, aux œufs, à la plupart des animaux à poils, aux arachides et intolérante au lactose. Et non seulement elle est myope, elle fait –2.25 d’un œil et –9.00 de l’autre. Par conséquent, elle est obligée de porter des lunettes dont l’un des verres est bien plus épais que l’autre, ce qui a tendance à les lui débalancer sur le visage. Elle aurait bien voulu porter des verres de contact, mais son optométriste n’a pu accéder à sa demande, parce qu’elle a les cornées irrégulières. Quant aux boutons d’acné qui ne cessent d’apparaître sur son front et son menton, elle doit apprendre à vivre avec, puisque sa peau fait de violentes réactions allergiques à toutes formes de traitement. C’est la raison pour laquelle elle porte toujours ses cheveux en friche, les laissant lui cacher le visage en partie. Sa mère, comme toutes les Asiatiques, a les cheveux noirs, plats et tombants. Son père, lui, a les cheveux brun foncé, volumineux, qui frisent lorsqu’il les laisse pousser au delà de quelques centimètres. Ceux de Miki sont donc situés entre les deux, c’est-à-dire dans un état rebelle permanent qui les rend impossibles à coiffer. Mouillés, ils lui descendent au milieu du dos, mais en séchant ils prennent du volume et lui remontent aux omoplates.

La mauvaise santé de Miki l’exempte du cours d’éducation physique, ce qui l’isole encore plus des autres élèves. Elle passe donc deux périodes de cours par semaine à la bibliothèque à étudier, à faire ses devoirs ou à lire des bandes dessinées si elle est en avance sur ses travaux. Il y a au moins un bon côté à ne pas avoir de vie sociale : elle peut consacrer tout son temps libre à ses études. Ça lui rapporte donc d’excellentes notes à l’école. Mais là encore, être la plus bollée de la classe, n’est-ce pas une autre chose qui fait que l’on est la cible du mépris des autres?

Il y a des jours où Miki aimerait bien être comme Mademoiselle Démonika, cette héroïne de bande dessinée manga qu’elle aime tant. Grande, forte, sexy, athlétique, cette demi-démone aux cheveux rouge sang et à la peau dorée ne se laisse pas marcher sur les pieds et elle n’hésite pas à remodeler le faciès de ceux qui lui font perdre patience. Ce genre de fille n’a pas à subir le harcèlement des autres, comme cette bande de cons qui font la vie dure à Miki depuis sa plus tendre enfance. En particulier ce sale crétin de Dérek Morier. Une seule fois, un gars l’a défendue, ce fut ce gros nerd de Patrick Lusignan, alias Le Twit à Barniques. Ça lui a valu à son tour d’être la cible constante des mauvais traitements de Dérek et de sa bande de caves. La leçon a été bien apprise et, depuis ce temps-là, tout le monde laisse Miki se débrouiller avec ses troubles. Voilà pourquoi Miki a toujours eu des sentiments partagés à l’égard de à ses études. Elle aime bien la partie académique, mais le côté social est un véritable enfer.

Mais bon, Dérek et sa gang sont maintenant en secondaire IV, ils ne sont donc plus des enfants. En général, dès que les garçons sont rendus à l’âge où ils commencent à s’intéresser sérieusement aux filles, ils perdent simultanément l’envie d’en prendre une comme cible de leurs moqueries. Qui sait, peut-être que cet été leur aura apporté un peu de maturité et qu’ils laisseront enfin Miki tranquille.

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Chapitre 03: Le retour de la routine

5 septembre. Une semaine et demie d’école secondaire sans le moindre problème pour Miki. C’était trop beau pour durer.

Assise à une table de la cafétéria, Miki mange tranquillement son lunch constitué de légumes crus tout en buvant sa bouteille de Fruitoraide, populaire boisson faite à 100% de vrai jus de fruits. Elle se sent tout à coup l’arrière de la tête et le dos bombardés par des grains de riz. Elle n’a pas besoin de se retourner pour savoir de qui il s’agit, le rire gras de ce gros cave de Dérek Morier est facile à reconnaître. Avec du riz comme plat d’accompagnement dans le menu du jour à la cafétéria, il fallait s’attendre à ce qu’il fasse le rapprochement avec la t’ching-toque. Miki l’ignore délibérément en espérant qu’il se lasse et cesse. Ça produit l’effet contraire. Arthur, le gars assis à la droite de Dérek, lui dit:

– Ça marche pas, man! Les grains sont trop petits pour qu’à s’en rende compte. Pis a’ l’a ben qu’trop épais de cheveux, aussi.

Dérek prend le restant du riz de son assiette dans une main. De sa main libre, il s’empare des restants de riz des assiettes de ses amis et il pétrit le tout dans ses mains pour en faire une boule compacte de la taille d’une balle de base-ball. Puis, il se lève, sous les regards amusés de ses amis.

– Fies-toi sur moi, mon gars.  Celle-là, elle va la sentir.

Dérek met la boule dans sa main droite et vise l’arrière de la tête de Miki. Il prend son élan, mais juste au moment où il amorce son mouvement pour la lancer, quelque chose de dur frappe violemment le côté de sa main, le faisant se frapper lui-même au côté droit du visage dans une explosion de grains de riz.

– AYOYE DONC, CIBOLAC!

Il se prend la main et plie sous la douleur en ayant l’impression d’avoir le petit doigt fracturé. Ce revirement de situation fait de lui le sujet des rires de ses propres amis. Lui, par contre, il ne la trouve pas drôle. Il se retourne et voit Cassandra Smith, la belle blonde classy de l’école, qui le regarde avec un petit sourire insolent. Tenant son cabaret de nourriture de la main gauche, elle lui montre son avant-bras droit plâtré. Avec un ton de voix qui n’a rien de sincère, elle lui dit:

– Oups! J’m’excu-u-use! Je suis tellement maladroite avec ça.
– C’est quoi ton calvaire de problème, toé, maudite bitch!?
– Tssss… C’est toi qui allais lancer une balle de riz derrière la tête d’une fille qui ne t’a jamais rien fait, et c’est moi la bitch? Wow! C’est brillant comme raisonnement, ça.

Utilisant sa main gauche pour se débarrasser du riz qui lui colle au visage et aux cheveux, Dérek fait un pas vers Cassandra en la fixant droit dans les yeux.

– Heille, pour qui tu t’prends, toé, cibolac!?
– Je me prends pour celle devant qui tu vas te mettre à genoux dans moins de trente secondes.
– Ah ouain? Pis comment tu penses me faire faire ça, la snob?

Pour toute réponse, Cassandra lève son bras plâtré et interpelle madame Gagnon, la surveillante, qui fait son boulot non loin de là. Elle voit Dérek qui continue d’épousseter ses épaules et ses cheveux, faisant tomber le riz par terre. Aussitôt, la matrone se rapproche et donne l’ordre à Dérek de ramasser son dégât. Dérek proteste, mais elle reste inflexible: ou bien il ramasse son riz, ou bien il se ramasse au bureau du directeur, ce qui implique automatiquement un appel aux parents. La rage au cœur, il se voit obligé de se mettre à genoux pour ramasser à la main cette centaine de grains de riz sous les moqueries qui redoublent. Cassandra, savourant son triomphe, vient se placer debout, juste devant le visage de Dérek. Elle lui demande:

– As-tu d’autres questions?

Dérek relève la tête et lui lance un regard meurtrier. Il n’est pas près de digérer l’humiliation publique que Cassandra lui fait subir. Il voudrait bien répliquer à cette petite snob, mais, surveillé comme il l’est par madame Gagnon, il préfère ne pas empirer son cas. Satisfaite, Cassandra tourne les talons et s’éloigne. Elle va pour s’asseoir en face de Miki, mais constate avec surprise que cette dernière a disparu.

Dans le carrefour étudiant, Miki s’éloigne à toute vitesse de la cafétéria et descend les marches qui mènent à la salle des casiers. Même sans regarder dans la direction de Dérek, elle n’a eu qu’à entendre pour comprendre ce qui se passait. Miki est en état de panique, et quand elle panique, ses problèmes respiratoires suivent. Elle est tellement nerveuse qu’il lui faut s’y reprendre à quatre fois pour faire la combinaison de son cadenas correctement. Elle ouvre son casier, prend son sac et en tire sa pompe à asthme. Elle se la met à la bouche et en aspire une giclée vaporisée. Retenant son souffle, elle met ses livres de maths dans son sac. Elle referme son casier, remet son cadenas qu’elle verrouille et part en direction de son refuge: la bibliothèque. Son prochain cours étant l’éducation physique dont elle est exemptée, elle devait s’y rendre de toute façon.

Pourquoi est-ce que les problèmes lui courent toujours après? Ne peut-elle même pas faire quelque chose d’aussi fondamentalement simple que de manger son dîner à la cafétéria, comme tout le monde, sans que ça déclenche un drame? Pourquoi est-ce que le simple fait d’exister provoque sans cesse le chaos autour d’elle? Ces questions, elle se les ai posées toute sa vie. Ce sont bien les seules pour lesquelles cette fille brillante n’a jamais su trouver de réponse.

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Chapitre 04: Pour sauver la sauveuse

Perdue dans ses réflexions algébriques, Miki ne voit pas Cassandra entrer dans la salle et donner un papier à l’employé de la bibliothèque. Ce dernier le lit et fait un signe d’approbation de la tête, avant de retourner à ses classements. Cassandra repère rapidement Miki. Chose facile, puisque c’est la seule étudiante à la bibliothèque à cette heure-ci. Cassandra s’avance et s’assoit à la table de Miki.

– Comme ça, c’est ici que tu te caches pendant les cours d’édu?

Miki est surprise. D’abord par la présence de Cassandra, mais aussi par le fait qu’elle vient lui parler. C’est que, depuis aussi longtemps qu’elle se souvient, Miki a toujours connu Cassandra comme étant une snob qui ne parle pas à n’importe qui. Seuls les plus riches, les plus beaux, les membres des plus influentes familles de la région ont l’honneur de pouvoir fraterniser avec elle. Dans de telles conditions, le fait qu’elle s’adresse à une loser, une reject comme Miki, c’est doublement surprenant. Retournant son attention à ses livres, Miki lui dit:

– Je ne me cache pas. Je ne suis pas capable physiquement de faire du sport.

Cassandra lui montre le plâtre de son bras droit.

– Eh bien on a ça en commun.

Miki relève la tête. Cassandra lui fait un doux sourire chaleureux. Miki ne sait pas trop comment réagir. Intimidée, elle rebaisse les yeux sur ses livres. Cassandra est amusée par sa réaction.

– En passant… Euh… Miki, c’est ça?
– Oui
– Ok! J’allais dire: en passant, tu pourrais me dire merci.
– Merci!

Cassandra est surprise d’une réponse aussi rapide.

– Euh… Est-ce que tu sais au juste pourquoi tu me remercies?
– Non.
– Ha! Ha! Ha! Elle est bonne, celle-là. Ça t’intéresse tu de le savoir, au moins?
– Si tu veux.
– Eh ben! On sent l’enthousiasme ici.

Miki se rend compte que sa façon de répondre à Cassandra peut lui donner l’impression qu’elle s’en contrecâliboire royalement. Un peu honteuse, elle relève la tête et s’excuse à voix basse. Cassandra poursuit.

– Je disais donc que tu devrais me remercier parce que, sans moi, tu recevais une belle balle de riz derrière la tête, tantôt, à la café.

Miki rebaisse la tête dans ses livres, sans répondre.

– Eh bien? demande Cassandra. Ça n’a pas l’air de te faire plaisir.
– T’aurais peut-être pas dû faire ça.
– Pourquoi?
– Ben, la dernière personne à m’avoir défendue s’est retrouvée victime, comme moi.
– Quoi, Patrick, le twit à barniques? Y’a pas besoin de te défendre pour se faire niaiser. T’as-tu vu sur pathéclips.ca le vidéo où c’qu’y s’est filmé en imitant des scènes d’action du film The Matrix? C’est ben en masse suffisant pour faire rire de lui. De toute façon, c’t’un nerd! Ça en fait automatiquement une cible pour tous les gros cave de l’école. C’est pas comme moi. Des choses comme ça, ça ne risque pas de m’arriver à moi. Sérieusement, là… Tu sais qui je suis? Je suis Cassandra Smith! La snob! La fraîche! La bitch ! La prétentieuse qui se prend pour un autre!

Miki relève la tête, surprise d’entendre Cassandra dire de telles choses à son propre sujet.

– Oh oui, poursuit Cassandra. Je sais ce que le monde pense de moi. Je la connais, ma réputation. Et tu sais quoi? Elle est parfaitement méritée. Et tu sais pourquoi ça ne me dérange pas d’être la bitch, la snob de l’école? C’est parce que quand on a une réputation comme celle-là, on est respecté. Oh, pas respecté quand il s’agit des rumeurs ou des insultes. Je sais qu’il y en a à mon sujet. C’est juste que ces rumeurs et ces insultes-là, elles sont toujours dites dans mon dos, parce qu’il n’y a jamais personne qui ose venir me les dire dans ma face. C’est ça, le respect dont je te parle. J’ai rien à craindre d’un gros cave comme Dérek Morier. Il sait que je n’ai pas peur de lui. Il sait que je n’hésiterais pas à contre-attaquer parce que, comme je l’ai démontré dans la café tantôt, je suis même du genre à attaquer en premier. C’est comme ça que je le tiens en respect. Ça le garde à distance prudente de moi. C’est sûr qu’il va chialer contre moi en cachette, qu’ily va me rabaisser à ses amis. Mais il n’osera jamais rien me faire à moi directement. Je suis intouchable.

Miki soupire.

– Toi, t’es peut-être intouchable, mais moi je ne le suis pas. Ça fait que c’est sur moi qu’il va se venger.
– Rapport?

Miki hésite quelques instants avant de répondre. Elle respire profondément un bon coup. Puis, ravalant sa salive, elle dit:

– Jusqu’à maintenant, Dérek Morier m’a toujours écœurée sans raison. Aujourd’hui, je viens de lui donner une raison de m’en vouloir.
– J’comprends pas.
– Tu dis que tu l’as empêché de me lancer une balle de riz. Mais tu sais-tu pourquoi y’allait m’en lancer une?
– Parce que c’t’un con?
– Non! Parce que je l’ai provoqué.
– Provoqué? Voyons donc! Je te regardais tout le long, tu t’occupais même pas de lui.
– Justement! Si j’avais réagi aux premiers grains de riz qu’il m’a lancé au lieu de l’ignorer, ça aurait fini là. À la place, en faisant semblant de ne pas m’en apercevoir, je l’ai frustré dans son envie de me faire réagir. Ça l’a obligé à aller plus loin, en essayant de me lancer une balle de riz. À cause de ça, tu m’as défendue, madame Gagnon l’a fait se faire mettre à quatre pattes et tout le monde a ri de lui. Si j’avais réagi plus tôt, ça l’aurait satisfait, au lieu de le provoquer à faire escalader la situation à ce point-là. Donc, à la base, c’est de ma faute s’il s’est fait humilier publiquement. Et puisque c’est de ma faute, il va vouloir se revenger sur moi.

L’esprit d’analyse et de déduction de Miki surprend Cassandra. Il faut dire que quand on passe sa vie à l’écart des autres, comme ce fut toujours le cas de Miki, on ne peut que les observer. Or, c’est en observant qu’on devient observateur. On en vient à connaître le comportement des gens, comprendre comment ils fonctionnent et ainsi être capable de déduire comment chacun va réagir à tel stimulus selon sa personnalité. Cassandra peut voir l’angoisse sur le visage de Miki.

– Tu sais, Miki, toi aussi tu peux devenir intouchable. T’as juste à te tenir avec moi.

Miki écarquille les yeux, ce qui lui donne quasiment un air de personnage de manga, à cause de ses traits asiatiques. Elle n’arrive pas à croire ce qu’elle vient d’entendre. Cassandra s’en rend bien compte et elle élabore sa pensée:

– Toi aussi tu as une réputation, tu sais? Dans ton cas, c’est d’être une des filles les plus intelligentes de la POL. C’est pour ça que monsieur Duchamps, le prof de français, m’a suggéré de venir te voir.
– Pourquoi?
– Ben tu vois, avant mon accident, j’étais supposé aller à des cours de rattrapage cet été. Je n’ai vraiment pas eu de bonnes notes en français III. Sauf que j’ai passé l’été à l’hôpital, alors je n’ai pas pu y aller.
– Ah! Je comprends.
– Ben, c’est ça! Monsieur Duchamps m’a suggéré de te demander de l’aide.  Alors je me suis dit que tant qu’à devoir te voir, pourquoi est-ce qu’on se tiendrait pas ensemble?

Miki est un peu déçue d’entendre cette explication.

– Ah, ok! Me tenir avec toi… Dans le fond, ce serait juste un paiement contre mon aide en français.
– Naah! Je sais que ça va sonner cliché, mais… Le fait est que j’ai beaucoup changé depuis mon accident d’auto. Je ne suis vraiment plus la même personne. L’accident que j’ai eu au début des vacances, ça m’a vraiment fait quelque chose. J’ai… J’ai comme une nouvelle conscience. J’ai une tout autre vision des choses et de la vie. Je ne saurais pas comment t’expliquer… Mais en gros, c’est ça. J’ai changé! La Cassandra Smith que tout le monde connaissait est morte le soir de l’accident. Cette fille-là, ce n’est plus moi.

Miki reste silencieuse et considère Cassandra. Elle a l’air sincère. Ça n’avait pas vraiment frappé Miki au matin de la rentrée, mais en effet, maintenant qu’elle y songe, le comportement de Cassandra n’avait rien de commun avec la personnalité qu’on lui connaît. On l’a vu sourire à des étudiants quelconques, leur parler, faire des blagues avec eux en jouant à la zombie… Miki se risque à dire:

– C’est vrai que… Ben, c’est vrai que la Cassandra Smith d’avant… J’pense pas que tu m’aurais aidé contre Dérek.
– Ha! Ha! Ouais, en fait, jamais tu ne m’aurais vu à la cafétéria pour commencer. La nourriture n’était pas assez riche pour moi.

Miki a un petit rire. L’autodérision dont fait preuve Cassandra est surprenante, même désarmante. Cassandra poursuit:

– Fa’ que, c’est ça! Je comprends que tu te méfies de moi, mais je tiens à te rassurer. Je ne te demande pas de faire mes devoirs de français à ma place, mais bien de m’aider à comprendre mes accords de verbes, pour que je puisse les faire moi-même par la suite, et surtout pendant les examens.

Cassandra prend une pause de quelques secondes. Puis, d’une voix un peu plus basse, elle dit:

– Et puis, ben… J’avoue que… ‘Me semble que ça serait bien, d’avoir une amie sincère, pour faire changement. Tu sais, quelqu’un qui a les deux pieds sur terre. Quelqu’un qui ne fait pas un drame parce qu’elle s’est cassé un ongle. Quelqu’un qui ne considère pas que le fait que son chum a déjà porté des bas blancs, ça t’oblige socialement à casser avec. J’ai envie de me tenir avec quelqu’un de brillant. Mature. Pas compliqué. Quelqu’un comme toi, finalement. Qu’est-ce t’en dis?

Prise au dépourvu par cette déclaration pour le moins surprenante, Miki ne sait pas trop comment réagir. Elle est beaucoup plus habituée à composer avec des remarques négatives de la part de ses pairs que de se faire reconnaître et apprécier pour ses qualités.

– Wow! Euh… Laisse-moi me faire à l’idée.

Cassandra part à rire, ce qui provoque un Chut! de la part du surveillant de la bibliothèque. Baissant la voix, elle dit:

– Regarde… On est vendredi aujourd’hui. Qu’est-ce que tu dirais de venir chez moi à neuf heure ce soir? Tu pourrais m’aider à réviser, et puis, ben, on commencerait à apprendre à se connaître.
– Euh… Ok!
– Tu sais où je reste?
– Ben… À Otterburn. Mais je ne sais pas la rue.
– T’as un papier et un crayon?

Miki lui refile son pousse-mine ainsi que son agenda scolaire. Cassandra s’en empare et, de sa main droite, écrit son adresse sur la colonne de la date du jour.

– Wow! s’exclame Miki. T’es capable d’écrire avec ton bras plâtré?
– Sans problème, je n’ai plus de douleurs. Alors voilà, c’est au 100, rue du Château. C’est dans le quartier Stoneridge. Tu sais comment t’y rendre?
– Oui!
– Parfait!

Cassandra redonne l’agenda et le pousse-mine à Miki. À ce moment sonne le carillon marquant la fin du premier cours de l’après-midi. Cassandra se lève et dit:

– Bon, je te laisse, faut que j’aille en français, justement. Je vais dire au prof que tout est beau. Alors, on se revoit ce soir?
– OK!
– Parfait! À plus.

Miki regarde Cassandra s’éloigner et prendre le corridor qui mène à la sortie de la bibliothèque. Elle n’en revient pas. Elle, Miki, la loser, la reject, devenir amie avec Cassandra Smith. Mieux encore, être sous sa protection. Avoir des amis, des amis populaires en plus et ne plus jamais avoir à craindre les délinquants comme ce gros cave de Dérek Morier. C’est incroyable. C’est comme un rêve.

Avec un grand sourire béat, Miki regarde l’adresse que Cassandra a griffonnée dans son agenda.

– Wow! Ce soir, au 100, rue du Château, je commence une nouvelle vie.

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Chapitre 05: Contourner le problème

Quatre heure trente. Le carillon marquant la fin du dernier cours de l’après-midi se fait entendre. Miki sort de son cours d’histoire et se fond dans la vague d’élèves bruyants qui déferlent dans les corridors. Bientôt, elle se retrouve tassée comme une sardine à descendre les escaliers, d’où elle émerge avec les autres jeunes dans la salle des casiers.

Miki ouvre sa case et jette un coup d’œil à son agenda, histoire de voir quels livres elle doit apporter afin d’étudier. En y voyant l’adresse de Cassandra Smith, elle ne peut s’empêcher de sourire. Elle a très hâte de rentrer à la maison et de voir l’air que vont faire ses parents quand elle leur dira que ce soir leur grande fille de quinze ans sort. Sa toute première sortie d’un vendredi soir. Bon, c’est juste une visite chez une amie, mais…

Miki se rend soudain compte du terme qu’elle a employé dans sa tête au sujet de Cassandra. Elle y a pensé non pas en tant que simple connaissance, non pas en tant que camarade de classe. Non! Elle a utilisé les mots une amie. Avoir enfin une amie. Quelqu’un qui l’apprécie pour ce qu’elle est. C’est presque trop beau pour être vrai. Un peu plus tôt dans la journée, pendant un court instant, Miki a songé à la possibilité que ce soit juste une blague. Un jeu cruel pour lui donner de faux espoirs afin de l’humilier encore plus. Cependant, de toute sa vie, elle a été tellement rejet que jamais personne n’a eu envie de même faire semblant d’être son amie. Les gens se contentent de la mettre de côté, tout simplement. Le seul à la persécuter n’a toujours été que ce gros cave de Dérek Morier. Et, justement, qui donc irait jusqu’à aller se mettre Dérek Morier à dos en l’humiliant publiquement, comme Cassandra l’a fait il y a cinq heures, juste pour faire semblant? Non, plus elle y songe et plus la logique démontre que Cassandra ne peut pas être autre chose que sincère.

Miki referme la porte de son casier lorsqu’elle sent une forte odeur de parfum Taxe lui monter au nez. Elle se retourne et se retrouve face à face avec William Préfontaine alias Mister Cool, le beau gars de l’école, le chum de Cassandra.

– Hey! Cassandra veut savoir si c’est toujours OK pour à soir.
– Euh… Oui, c’est beau.
– Parfait !

William repart, fait deux pas et s’arrête. Il se retourne vers Miki et lui dit :

– En sortant de la café à midi, Morier a dit qu’y’allait t’attendre aux barrières de la track après l’école. Tk, c’est juste pour t’avertir.

William repart. Miki soupire. Elle se doutait bien que Dérek Morier n’allait pas en rester là et qu’il allait se venger en s’en prenant à elle. C’était inévitable. Miki fouille ses poches. Pas de monnaie. Impossible d’appeler son père pour qu’il vienne la chercher. Elle voudrait bien prendre un chemin différent pour se rendre chez elle. Mais lequel? Depuis que les rebords du chemin de fer ont été clôturés il y a une dizaine d’années pour éviter que les enfants du coin aillent jouer sur les rails, le passage à niveau où l’attend Dérek est le seul endroit où on peut traverser du quartier de la POL à celui où elle réside. Elle pourrait toujours partir en sens inverse, soit monter vers le boulevard Laurier, puis tourner à droite, le longer, passer sous le viaduc du chemin de fer, continuer jusqu’au bord de l’eau et, de là, virer à droite sur Chemin des Patriotes, puis continuer jusqu’à atteindre St-Charles, qui est sa rue. Hélas, ce trajet représente une bonne heure de marche, soit quatre fois le temps requis par le chemin habituel. Ça ne lui tente vraiment pas de se rallonger à ce point-là.

Miki songe à marcher jusqu’à un des centres commerciaux du boulevard Laurier, à un quart d’heure de marche de l’école, et de là utiliser sa carte de débit pour retirer vingt dollars du guichet automatique, et… Et quoi ensuite? Être obligée d’acheter quelque chose dans l’espoir d’avoir la monnaie requise pour téléphoner à son père? Ou bien utiliser cet argent pour se rendre chez elle en taxi? Sans être particulièrement avare, Miki trouve que c’est un peu idiot de perdre son argent de cette manière. Si seulement elle avait un téléphone cellulaire. Mais voilà, quand on n’a pas d’amis à appeler, ce gadget est une dépense inutile. Découragée devant cette situation sans issue, Miki soupire.

– Dommage que mon quartier ne soit pas assez éloigné de l’école pour faire partie d’un des circuits des autobus scolaires.

Autobus scolaires? Ça lui donne une idée. Miki verrouille son casier, prends son sac, sort de la salle et se dirige vers la porte arrière de l’école, celle qui mène au stationnement des autobus scolaires. N’en ayant jamais pris un avant, elle s’imagine que ceux-ci affichent un horaire ou un itinéraire des quartiers qu’ils desservent. Elle réalise en sortant que cet espoir était en vain. Les indications se résument à un numéro imprimé sur un carton blanc qui est scotché dans le coin inférieur gauche à l’intérieur du pare-brise des bus. Chaque étudiant qui doit utiliser un autobus connaît son numéro, donc sait dans lequel embarquer. Comme elle n’a jamais eu à prendre ces bus, Miki ignore tout du système. Et comme elle est maladivement timide de nature, elle n’ose pas se renseigner auprès des élèves.

Elle prend son courage à deux mains et décide de faire une tentative auprès d’un chauffeur de bus. Elle approche l’entrée d’un autobus, embarque et s’adresse timidement au chauffeur qui, assis au volant, lit un magazine en attendant que ce soit l’heure de partir.

– Excusez-moi… euh… cet autobus se rend où?

Sans lever le nez de son magazine, le chauffeur répond:

– Tu restes où?
– Euh… 12, rue St-Charles.
– Y’a pas de bus qui se rendent là.

Miki redescend, déçue et frustrée. S’il y a une chose dont elle a horreur, ce sont les gens qui ne répondent pas aux questions qu’on leur pose. Elle n’a jamais demandé s’il y avait des autobus qui se rendaient sur la rue St-Charles. Elle a demandé où cet autobus se rendait, point. Elle aimerait bien avoir le courage de retourner dans le bus et de le préciser au chauffeur, mais elle n’ose pas. Ah, si seulement elle avait la confiance en soi et l’insolence de Cassandra.

Un trio d’étudiantes s’exprimant en anglais passe devant Miki et se dirige vers un autre autobus, dans lequel elles embarquent. Miki réfléchit. Les cours d’anglais que suivent les élèves depuis l’école primaire ont fait que la plupart de ceux du deuxième cycle, c’est à dire les secondaires IV et V, sont maintenant bilingues. Or, lorsqu’ils interagissent entre eux, les gens sont naturellement portés à s’exprimer dans leur langue natale. Alors si ces trois filles se parlent en anglais, c’est qu’elles sont Anglaises. Et puisque la plupart des Anglais de la région habitent à Otterburn Park, la ville voisine où vit également Cassandra, alors il y a de grandes chances l’autobus dans lequel elles viennent de monter s’y rend. Tant qu’à ne pas pouvoir rentrer chez elle, aussi bien se rendre à Otterburn et y rester en attendant qu’arrive l’heure où elle doit aller chez Cassandra. Ne voyant pas de meilleures options, Miki décide de tenter sa chance. Elle monte dans l’autobus à son tour.

La plupart des bancs situés en avant sont vides. Miki s’installe au 2e du rang à sa gauche. Pendant un instant, elle craint qu’on la prenne pour une passagère clandestine et qu’on lui demande de justifier sa présence, sinon de descendre. Ses craintes ne se concrétisent pas, et l’autobus démarre quelques instants plus tard. Le lourd véhicule jaune orange et noir se met en mouvement et quitte le terrain de l’école. Personne ne vient déranger Miki. Il faut dire que le bus n’est rempli qu’à demi et que la majorité des passagers se sont empressés d’aller occuper les bancs arrière. Ça, c’est une chose que Miki n’a jamais pu comprendre. Non seulement le fond du bus se trouve loin de la sortie, il faut pratiquement crier pour s’entendre à cause du bruit du moteur arrière et du pot d’échappement. Dans de telles conditions, elle ne voit pas ce qu’il y a de logique à préférer aller s’assoir là. Mais bon, puisque ça lui permet de voyager tranquille, elle ne va pas s’en plaindre.

Après avoir roulé quelques minutes sur le boulevard Laurier, l’autobus tourne à gauche, s’engage sur la côte Fortier et commence à escalader le mont St-Hilaire. Puis, atteignant un plateau, la route bifurque vers la droite et change de nom pour chemin Ozias-Leduc. Miki voit passer la pancarte disant Bienvenue à Otterburn Park, placée en parallèle avec celle qui, de l’autre côté de la rue, signale Bienvenue à Saint-Hilaire aux véhicules qui roulent en sens inverse. Sans ces pancartes, la majorité des résidents auraient du mal à saisir où se situe la limite séparant les deux municipalités. Entre Belœil et St-Hilaire, il y a la rivière Richelieu pour les démarquer, alors c’est facile. Mais ici, ce n’est pas aussi évident. N’empêche, ça prouve que Miki a bien raisonné en supposant la destination de cet autobus. Elle ferait probablement un bon détective avec son excellent esprit de déduction.

Voyant que l’autobus s’arrête au coin de la rue Prince Edward afin de débarquer le trio de filles anglophones de tantôt, Miki en profite pour descendre également. Elle connaît l’endroit et sait qu’elle a atteint le quartier Stoneridge, et que la rue du Château est encore à une bonne quinzaine de minutes de marche de là. Elle préfère tout de même descendre maintenant. Puisqu’elle n’a aucune idée où se situe le prochain arrêt de cet autobus scolaire, elle risquerait de se retrouver trop loin de sa destination.

Miki connaît bien les environs pour les avoir souvent explorés à bicyclette ces trois dernières années, soit depuis qu’elle a reçu son premier vélo. Eh oui, elle n’a eu son premier vélo qu’à l’âge de douze ans. Pas facile de faire partie de l’une des familles les plus pauvres de St-Hilaire. Surtout quand ton père est une personnalité publique à cause de son travail et que ta mère est chirurgienne-dentiste, ce qui fait que les gens croient que vous roulez sur l’or. Mais le mystère des finances de la famille Beaujoie-Levert en est un auquel Miki n’a jamais été initiée. Elle fut donc toujours prise au dépourvu, ne sachant trop quoi répondre lorsqu’on la confrontait sur ce point. Par conséquent, on l’a souvent accusée de mentir, elle qui ne le fait jamais, ou bien d’avoir des parents avares. Quelques raisons de plus pour se mériter le mépris des autres. Comme quoi la liste de ce qui a mis Miki à l’écart durant toute sa vie ne semble pas avoir de fin.

Malgré sa santé précaire et sa difficulté à fournir un effort physique, elle tire sa plus grande source de joie de ce vélo qui lui permet d’aller explorer tous les recoins de la ville, du bord de la rivière Richelieu jusqu’aux coins campagnards avec leurs fermes et champs, en passant par le boulevard Laurier, qui est la rue la plus commerciale de la ville. Elle s’est aussi souvent laissée aller à rêver en explorant les beaux quartiers résidentiels de la montagne, là où vivent les riches, en se disant qu’un jour elle aussi pourra habiter l’une de ces grandes maisons centenaires sur ces grands terrains. En attendant, ce soir, elle va devenir amie avec la fille de l’une des familles qui y habitent. C’est déjà un bon début.

Tandis qu’elle remet son sac sur son dos en avançant sur le chemin Ozias-Leduc, elle a un petit sourire en coin à la pensée de ce gros cave de Dérek Morier qui doit être en train de l’attendre en vain au passage à niveau de la rue Ste-Anne. Cette pensée provoque une soudaine montée d’angoisse en elle qui efface aussitôt son sourire. Et si elle empirait son cas, à le faire niaiser comme ça? Et si lundi il la coince à l’école, ne sera t-il pas doublement enragé contre elle, d’abord pour l’humiliation qu’il a subi à la cafétéria, et ensuite pour l’avoir attendue pour rien devant les rails? Miki s’en veut presque de ne pas s’être tout de suite soumise à la vengeance de Dérek. Au moins, ça se serait terminé là, et elle n’aurait pas eu cette épée de Damoclès au-dessus de la tête pour les trois prochains jours. Puis, elle revient à un mode de pensée plus rationnel. Après tout, elle est justement en chemin pour devenir une amie de Cassandra Smith, donc de devenir elle aussi une intouchable. Et si elle est une intouchable, Dérek ne pourra rien lui faire. Cette pensée la rassure.

Arrivée bien trop en avance en descendant du bus, Miki a passé une bonne demi-heure à déambuler dans les rues du quartier. Passant par hasard devant le parc Marie-Anne, elle est allée s’asseoir sur un de ses bancs et elle en a profité pour faire ses devoirs.

La montre de Miki marque dix-neuf heure. Elle se trouve devant le grillage des grandes barrières entrouvertes à l’entrée du 100, rue du Château. Cette rue porte vraiment bien son nom, au nombre de maisons de ce style que l’on y retrouve. Miki passe les barrières et entre sur la propriété des Smith. Cette maison n’est pas vraiment un château, ce serait plutôt un manoir. N’empêche que l’édifice est plus gros que celui servant d’école maternelle, voisin de la maison familiale de Miki sur la rue St-Charles. C’est tout de même assez impressionnant. Miki avance et s’arrête devant les marches qui montent vers la grande porte d’en avant. Elle n’ose pas trop les monter et aller sonner. Tous les gens qu’elle connaît, incluant sa famille, n’utilisent presque jamais la porte avant de la maison. Tous utilisent la porte de côté. Aussi, Miki se dirige à droite et contourne la maison. Pas de porte sur le côté. À l’arrière, peut-être?

Le terrain arrière de la maison est extrêmement sobre, très loin de ce qu’on pourrait s’imaginer d’une riche propriété. Miki se serait attendu à des parterres floraux, une piscine creusée, des balançoires, des meubles de jardin en fer forgé, des vignes à n’en plus finir, des fontaines en marbre importé d’Italie surmontées par des statues de poissons sculptés dans de l’ivoire de mammouth et qui vomissent des jets d’eau Perrier. Mais non, rien de tout ça. À part une table de pique-nique sur laquelle s’entassent divers trucs, l’endroit n’est qu’un simple terrain gazonné rectangulaire délimité tout autour par une épaisse haie de cèdres de quatre à cinq mètres de haut. Seul un tas de bois mort en retrait, constitué de branches qui se tordent dans tous les sens, brise la monotonie du terrain.

Miki marche vers la table. L’herbe est étrangement haute et parsemée de pissenlits, comme si personne n’avait passé la tondeuse depuis un bon deux mois. Arrivée près de la table, Miki s’interroge. Une simple table de pique-nique en bois, le modèle classique que l’on retrouve dans tous les parcs de la ville ou bien chez les gens pauvres ou de classe moyenne. Bizarre. Encore plus bizarre est ce qui encombre cette table : Deux petites pommes rabougries et sans éclat, un réchaud à gaz sur lequel repose une petite marmite à couvercle, trois sortes d’herbes en petits tas avec chacun une pierre plate dessus pour éviter qu’elles s’envolent au vent, une assiette contenant diverses racines, une planche à couper de cuisine, des bols dans lesquels on semble avoir écrasé des pommes. Mais ce qui retient le plus l’attention de Miki, ce sont les quatre bouteilles de Fruitoraide à saveur de baies sauvages, bouteilles qui sont inégalement remplies. L’estomac de Miki gargouille. N’ayant rien bu ni mangé depuis midi, puisqu’elle n’a pas pu souper, elle souffre particulièrement de la soif. Non seulement le Fruitoraide est sa boisson favorite, c’est une des seules qui ne lui pose pas de problème malgré ses allergies, ne contenant aucun produit chimique ni sucre ajouté ni agent de conservation. Miki prend une bouteille, ouvre le bouchon, porte le goulot à ses lèvres et en prend une petite gorgée. Le goût lui semble légèrement différent, un peu plus amer. Peut-être est-ce dû au fait qu’elle a traîné là au soleil? Elle hésite un instant avant d’en reprendre. Le jus de fruits avarié, il n’y a rien de pire pour donner une diarrhée déshydratante. Est-ce un risque qu’elle veut prendre? Mais bon, elle a décidément trop soif pour se sentir prudente. Elle reprend plusieurs gorgées rapides de ce liquide rouge foncé. Ça fait du bien. Miki regarde sa bouteille. Elle en a déjà avalé la moitié. L’angoisse s’empare d’elle de nouveau. Et si ces bouteilles étaient réservées pour quelqu’un d’autre? Après tout, sans leur sceau de sécurité et inégalement remplies, ces bouteilles étaient déjà entamées. Elles appartiennent donc à quelqu’un. L’idée qu’elle ait pu faire quelque chose qui puisse déplaire à Cassandra met Miki dans un état de panique. Ce serait trop bête de gâcher une belle amitié avant même qu’elle ait eu le temps de naître. Miki pose sa bouteille de Fruitoraide sur la table, débouche rapidement les trois autres bouteilles et verse un peu du contenu de chacune dans celle qu’elle a à moitié bu. Elle replace ensuite les bouchons sur les goulots et remet les bouteilles là où elle les a prises, en espérant que personne ne se rendra compte de son vol.

S’éloignant de la table, elle marche en direction du tas de bois. Elle constate qu’il est constitué de petits pommiers tordus, rabougris et disgracieux. Certaines de leurs branches portent encore de petites pommes qui n’ont pas l’air en très bonne santé. Elles sont semblables à celles qui se trouvent sur la table de pique-nique. À côté du tas de bois, Miki a la surprise de voir qu’une partie de la pelouse semble avoir été tondue. L’herbe est coupée en forme de cercle, un cercle au diamètre comme celui d’une petite piscine hors-terre pour enfants. Dans ce cercle, de la terre a été retournée de façon à graver des sillons formant une étoile à cinq branches. Miki a vu assez souvent ce symbole sur les vêtements de Vanessa, la Goth de l’école, pour savoir que ça a rapport à la sorcellerie. Mais bon, Cassandra est peut-être juste une grande fan de Harry Potter.

Tout en balayant la cour du regard, Miki remarque qu’une des portes arrière du manoir est ouverte. Elle s’y rend. Prudemment, elle entre dans la maison. La pièce a apparemment déjà été une cuisine mais semble maintenant servir de remise, comme le prouvent les outils de jardinage, les bicyclettes et les meubles de jardin qui s’y entassent. Miki sent une légère odeur de parfum Taxe. Le beau William n’est donc sûrement pas loin. À l’autre bout de la pièce, Miki voit une autre porte ouverte, menant plus loin dans la maison. Elle s’y rend. Elle passe la porte et voit William qui, dans le salon, torse nu, lui tournant le dos, se vaporise du Taxe sur tout le corps. Décidément, c’est un maniaque de parfum, ce gars-là. Miki sent ses joues rougir. Malgré ce gros bleu qu’il semble avoir aux reins, c’est vrai qu’il est fort désirable, avec ce corps tout mince, musclé juste comme il le faut. Elle est un peu mal à l’aise de se sentir voyeuse ainsi, mais elle n’ose pas révéler sa présence.

Une paire de mains agrippe brusquement les épaules de Miki par derrière, la faisant sursauter.

– QUE C’EST QU’TU FAIS ICITTE, TOÉ?

Surpris, Miki et William se retournent simultanément en direction d’où est venue la voix. C’est Marco-le-Suiveux, l’ami de Cassandra et William. Lui, d’habitude si calme, est furieux. Ré-agrippant Miki par les épaules, cette fois-ci de face, il la secoue en lui gueulant après de plus belle.

– Tabaslack! T’étais pas supposée arriver avant neuf heure. NEUF HEURE! C’est quoi ton maudit problème? T’as tellement pas d’amis qu’il faut que t’arrives deux heures d’avance à tes rendez-vous?

Miki est sous le choc. Elle ne comprend rien, ni au comportement de Marco, ni à son accusation. Finissant de renfiler son chandail, William se rapproche. Il ouvre son cellulaire tout en disant à Marco:

– J’pense que c’est d’ma faute. Je l’ai prévenue que Morier voulait la pogner au croisement d’la track et de Ste-Anne.
– T’es donc ben cave! Lui lance Marco.
– T’aurais préféré quoi? Qu’à puisse pas venir à soir?

Pendant quelques secondes, le regard insistant de Marco parcours Miki avec haine et mépris. Puis, la repoussant brusquement, il tourne les talons. Sortant par la porte de l’ex-cuisine qui donne sur la cour arrière, il dit:

– M’as aller finir de préparer le stock.
– Cass? dit William à son cellulaire. Elle est arrivée. Miki! Bah ouais, je l’sais bien. OK!

William ferme son cellulaire tout en souriant à une pauvre petite Miki toute bouleversée et tremblante.

– T’en fais pas pour Marco. Il n’est plus tout à fait lui-même depuis l’accident. Tk, bouge pas, Cassandra s’en vient. Elle était aux barrières devant la maison quand je l’ai appelée. Je reviens!

William part, traverse le salon, puis ouvre une porte et on l’entend descendre les marches qui mènent à la cave. Miki, qui n’a pas bougé d’un pouce, tremble comme une feuille, encore sous le choc des gestes et paroles de Marco. Pendant un moment, elle songe à partir. Fuir et retourner chez elle. C’est à ce moment que Cassandra entre dans l’ex-cuisine par la cour arrière.

– Eh ben, qu’est-ce qui se passe? Je ne t’attendais pas si tôt!

Folle d’angoisse, impossible de se retenir, Miki se jette dans les bras de Cassandra et commence à pleurer.

– Eh ben? demande une Cassandra toute compatissante. Qu’est-ce qu’y a?

Miki essaye de parler, mais ses sanglots rendent ses paroles totalement incompréhensibles. Cassandra la serre délicatement contre elle, en lui disant que c’est OK, que ça va aller. Miki se sent rassurée par ce geste, malgré le plâtre de l’avant-bras droit de Cassandra qui rend la chose un peu inconfortable. Peu à peu, Miki se calme. Cassandra l’interroge:

– Bon, allez! Raconte-moi ça. Qu’est-ce que tu fais ici?
– Mais… snif… Tu m’as invitée.
– Oui, je t’ai invitée. Mais je t’ai dit d’arriver à neuf heure, pas avant.
– Oh!? Neuf heure!
– Ben oui! Qu’est-ce que t’avais compris?
– … Dix-neuf heure.

Cassandra ne peut s’empêcher de rire de cette bourde. Relâchant son étreinte, elle remonte ses bras et passe ses mains derrière la nuque de Miki, en se reculant un peu pour mieux la regarder.

– Ah, Miki, Miki, Miki… Y’a pas à dire, avec toi, j’ai vraiment fait le bon choix.

Cette remarque fait sourire Miki, qui essuie ses larmes. Cassandra rajoute:

– T’es ben qu’trop conne pour vivre.

Nouveau choc. Miki regarde Cassandra, en tentant de comprendre le sens de cette dernière phrase. En fait, elle se demande si elle a bien entendu. Le beau William revient dans la pièce, avec de la corde dans une main et un grand couteau de cuisine dans l’autre. Il dit:

– Puisqu’elle est arrivée en avance, aussi bien aller l’installer tout de suite.
– Excellente idée, répond Cassandra.
– M… m’installer?

Cassandra sort et, tout en la tenant par la main, entraîne une Miki trop confuse et nerveuse pour tenter de résister de quelque façon. Suivies de près par William, elles s’approchent du tas de branches mortes qui sont des restes de pommiers. À genoux, près du cercle, Marco finit de planter un piquet à l’extrémité d’une pointe de l’étoile gravée dans la terre du cercle de gazon tondu. Il a fait de même avec trois autres des pointes.

– Alors comme tu vois, c’est très simple, explique Cassandra. Tout ce que tu as à faire, c’est te coucher sur cette étoile, en mettant la tête contre la pointe où il n’y a pas de piquet. On t’attache et tu restes là, bien sagement, en attendant que ça commence.
– Mais pourquoi? Qu’est-ce que vous allez faire?
– Oh, c’est pas pour te violer, rassure-toi, tu peux rester habillée. Les gars ne seraient pas en état de le faire même s’ils le voulaient anyway.
– Je… J’ai pas envie de faire ça. Je suis juste venue pour t’aider à étudier. C’est toi-même qui m’a dit que…

Marco se lève et empoigne Miki brusquement.

– HEILLE, TABASLACK! QUAND ON TE DIT DE TE COUCHER, ÇA VEUT DIRE COUCHE-TOÉ!

Puis il lance sauvagement Miki par terre. La chute fait tomber les lunettes de son visage. Cassandra se penche, les ramasse et les redonne à Miki. Tout en tremblant de peur, elle les remet devant ses yeux qui sont sur le bord des larmes.

– Tu sais, ma petite Miki, à ta place, je ferais ce qu’il dit. Marco n’a vraiment pas l’air de quelqu’un qu’il faut contrarier en ce moment.

Paralysée par la peur, Miki se laisse faire tandis que Cassandra lui enlève son sac à dos.

– Bien! Allez! Couche-toi maintenant, s’il te plaît.

Miki s’exécute. Elle se couche sur le dos, la tête sur la pointe de l’étoile qui n’a pas de piquet. Puis, elle étend ses bras et ses jambes le long des autres pointes.

– Et bien voilà! dit une Cassandra toute souriante. Tu vois comment c’est plus agréable quand tu fais ce qu’on te demande!?

William coupe un morceau de corde qu’il donne à Marco. Ce dernier s’empresse de l’utiliser pour attacher à un piquet le poignet droit de Miki. William coupe trois autres  morceaux de corde, et ils attachent les autres membres de Miki de la même façon aux piquets correspondants. Ce travail terminé, les gars se relèvent et partent.

– Qu’est-ce que vous allez faire? demande une Miki à moitié morte de peur.
– Eh bien nous on va finir de se préparer, répond Cassandra. Le party commence une fois que le soleil est bien couché, donc on sera de retour à neuf heure. Alors d’ici-là, ne bouge surtout pas.

Puis, Cassandra repart. Mais après avoir fait quelques pas, elle se retourne vers Miki une dernière fois pour lui dire:

– Oh et s’il te prenait l’envie de crier à l’aide, n’hésite surtout pas: les gars ou moi, on sera les premiers à venir à ton secours. Alors à plus.

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Chapitre 06: Qu’est-ce qu’un petit sacrifice entre amis?

Le soleil est couché depuis un moment.  La température a baissé. 16 °C, c’est confortable pour une promenade, mais pas couché par terre et immobilisé dans la pénombre des grands cèdres pendant deux heures. Miki grelotte, autant du froid que de la peur. Elle a eu amplement le temps de se calmer depuis qu’elle est là, écartelée, sur ce symbole gravé dans la terre, mais l’angoisse est toujours présente. Tout le long de sa séquestration, des dizaines de scénarios sur son sort se sont succédés dans sa tête, chacun moins rassurant que le précédent. Elle ne sait pas ce qui est le pire en ce moment: la peur de ce qui l’attend, l’ignorance de ce qui l’attend, la peur d’apprendre ce qui l’attend, ou l’attente d’ici à ce qu’elle l’apprenne.

Dans ce dernier cas au moins, ça risque de se régler vite, puisque Miki aperçoit quatre sombres silhouettes se rapprocher d’elle. Deux d’entre elles, soit celles de Cassandra et de William, sont faiblement éclairées par les lanternes à l’huile qu’elles transportent. Les autres semblent avoir les mains pleines mais Miki ne saurait dire avec quoi. Cassandra s’accroupit vers Miki et l’éclaire de sa lanterne.

– Alors? Comment ça va de ton bord?
– J’ai froid! dit Miki en grelottant.
– Ne t’en fais pas, on va te réchauffer, tu vas voir.

Ravalant sa salive, l’esprit rempli de questions mais n’osant pas trop en poser, Miki regarde la quatrième silhouette, apparemment plus grande et plus musclée que les trois autres.

– C’est qui? demande Miki d’une voix faible.
– Oh, c’est vrai. Je ne t’ai pas encore présenté mon grand frère. Hé, Max! Viens donc ici une minute.

La silhouette se rapproche et s’arrête, debout derrière le corps accroupi de Cassandra.

– Miki, je te présente Maxime, que je surnomme affectueusement Face d’Écrapou. Et comme tu peux voir…

Cassandra se redresse et rapproche la lanterne du visage de son grand frère.

– …Ça le décrit assez bien.

Miki sent un frisson d’horreur la parcourir à cette vue. Le visage de Maxime est horriblement mutilé. Le devant de sa boîte crânienne est défoncé, un éclat d’os gros comme un paquet de cigarettes lui ressort du front. Son nez n’est plus qu’un amas de chair écrasée, et l’œil que retient en partie le nerf optique lui pend hors de l’orbite. La peau de ses joues est fendue de chaque côté, rendant sa bouche horriblement béante. Sa mâchoire broyée pend, grande ouverte, laissant bien en vue ses dents, dont la moitié sont brisées, son palais fissuré et sa langue flétrie. La couleur de sa peau en lambeaux est un mélange de mauve, de bleu foncé, de gris et de noir.

– Oh mon Dieu! s’écrit Miki. Qu’est-ce qui s’est passé?

Maxime retourne dans la pénombre, rejoindre William et Marco. Cassandra s’assoit par terre à côté de Miki.

– C’est lui qui conduisait l’auto quand on a eu notre accident. Pas de ceinture. Il a passé à travers le pare-brise avant de se prendre le monument de pierre sur la gueule.
– Mais c’est pas possible! J’veux dire… La face arrangée comme ça… Il devrait être mort!
– Mais il l’est, ma petite Miki. Il est mort.

Miki regarde Cassandra sans rien dire, sans comprendre. Cassandra poursuit.

– Nous sommes morts tous les quatre ce soir-là.

Jusque-là, la situation était peut-être stressante, mais restait encore crédible. La peur que ressentait Miki se transforme en un sentiment de confusion face aux déclarations farfelues que Cassandra vient de lui faire.

– OK, Cassandra… Je ne sais pas à quoi vous jouez, mais vous êtes ou bien en avance sur l’Halloween, ou bien en retard pour le poisson d’avril.
– Hé, mais c’est qu’elle a le sens de la répartie en plus. Tu nous avais caché ça.
– Sérieusement… À quoi on joue, là?
– Ha! Ha! C’est justement ça, l’affaire. On ne joue pas. Tiens, regarde.

Déposant sa lanterne sur le sol, Cassandra agrippe le plâtre de son avant-bras droit avec sa main gauche. Tout doucement, elle le retire jusqu’à l’enlever complètement. Miki constate avec surprise et horreur que la main de Cassandra est restée au bout du plâtre. Elle ne peut réprimer un petit cri d’effroi lorsque Cassandra lui balance près du visage le moignon de son avant-bras, constitué de chairs putréfiées qui tiennent à peine après les os brisés.

– Et comme tu peux voir, dit Cassandra, ça ne m’empêche pas d’écrire.

Pour le prouver, les doigts de la main sectionnée bougent et saluent Miki. Cette fois, elle ne peut s’empêcher de hurler d’horreur. Une fois. Deux fois. Trois fois. À chaque fois qu’elle reprend son souffle, c’est pour hurler de plus belle, tandis que la main continue de bouger en lui faisant un petit salut.

– Bon, dit Cassandra en brandissant sa main coupée, maintenant t’arrêtes de hurler sinon je te mets ma main sur la bouche, OK?

Face à la possibilité d’une telle horreur, Miki fait un effort suprême pour regagner son self-control. Elle s’arrête, réprimant cependant quelques gémissements à grand-peine.

– C’est mieux! Merci! dit Cassandra avec le sourire.

Tandis que Cassandra renfile son plâtre sur son moignon en lambeaux, Miki la bombarde de questions.

– Comment? Ça s’peut pas. Ça s’peut pas. Comment vous faites ça? Vous êtes quoi au juste?
– Eh bien, ma chère Miki, l’affaire, c’est que Marco, mon chum, mon frère et moi, nous sommes des zombies. Des morts vivants, si tu préfères.
– Mais voyons donc… Ça s’peut pas.
– Ah, ça s’peut pas? Je te montre une face d’écrapou défoncée depuis deux mois et demi, une main qui continue à bouger séparée de son poignet, pis tu trouves que ça s’peut pas? Franchement, tu me déçois. Même pas capable de croire ce que tu vois en personne de tes propres yeux. J’te pensais plus réaliste que ça.
– Mais comment c’est arrivé?
– C’est arrivé comme tu le sais: dans l’accident d’auto. Quand le char est rentré dans le Monument des Patriotes, on est mort tous les quatre sur le coup. Ça ne parait pas comme ça, mais j’ai la colonne sectionnée à quatre endroits.
– Mais comment peux-tu vivre, alors?
– Tu ne m’écoutes pas quand je te parle? Je ne vis pas, je suis morte! M-O-R-T-E. Marco, il a eu la tête fendue en deux comme un melon, d’une oreille à l’autre. Ça ne parait pas à cause de ses cheveux qui dissimulent le bris, mais c’est son bandage qui lui retient la tête encore en un morceau. Quant à William, il a eu la cage thoracique défoncée, les poumons éclatés, le cœur écrasé et forcément, avec les intestins comprimés, tu devines ce qu’il a fait dans son pantalon. Mais chut! Y’é trop orgueilleux pour en parler. Tk, avec la peau et les muscles de la poitrine nécrosés, ça l’oblige à masquer l’odeur souvent avec son Taxe.

Des morts vivants. Miki n’arrive pas à y croire. C’est tellement irréel. Mais en même temps, elle ne peut nier ce qu’elle a vu. Le visage de Maxime trop mutilé pour vivre, le bras putréfié de Cassandra et sa main sectionnée qui continue néanmoins de bouger.

– OK! J’ai compris. Vous êtes morts. Je le crois. Mais dans ce cas-là, comment…?
– Tu te rappelles quand je t’ai dit, à la bibliothèque, que j’avais une nouvelle conscience, que je n’étais plus la même personne? Ben, c’est ça! Je ne suis plus seule dans ma tête. Il y a un autre esprit. Un démon. C’est lui qui a pris la place de mon âme, que j’ai perdue quand je suis morte. C’est lui qui anime mon corps maintenant. Nous en avons chacun un, tous les quatre. Ce sont nos démons qui nous ont expliqué qu’à l’intérieur du monument, il y a comme un genre de porte qu’on ne voit pas mais qui est là quand même. Une porte qui mène droit en enfer. La porte a été scellée dans le rocher il y a plusieurs millénaires par les premiers habitants de la région, afin qu’elle reste fermée pour toujours. Je suppose qu’à un moment donné, des résidents de St-Hilaire ont trouvé la roche et se sont dit que sa forme en ferait un beau monument. Ils sont donc allés la planter en face du terrain du manoir Campbell sans savoir ce qu’elle contenait. Toujours est-il que le soir de notre dernier jour d’école, quand on a foncé dedans en auto, la roche s’est fendue. Un gros morceau s’en est détaché. Une toute petite de la porte est maintenant à l’air libre. Une partie par laquelle des esprits peuvent sortir. Et c’est exactement ce qui est arrivé. Les quatre premiers esprits démoniaques à en être sortis, quelques minutes après l’impact, sont venus posséder nos cadavres. Ils étaient vacants parce que nos âmes avaient déjà quitté nos corps. Mais comme nous étions morts depuis peu, nos neurones étaient encore intacts. Nos cerveaux contiennent encore tous nos souvenirs, toute la mémoire de ce qu’on a vécu, de ce qu’on savait, de ce qu’on était. C’est pour ça que je suis Cassandra Smith, sans l’être vraiment. Je ne sais pas si tu saisis ce que je veux dire?
– Euh…
– Si ma mémoire est bonne, tu aimes les bandes dessinées, toi. Tu lis des mangas japonais? Des histoires avec des robots géants?
– Oui, ça m’arrive.
– Eh bien imagine que je sois un robot géant, mais qu’au lieu de son pilote habituel, c’est un démon qui est aux commandes. Tout le corps du robot est pareil de A à Z. Sa mémoire vive aussi. La seule chose qui change, c’est ce qui l’anime. Eh bien c’est pareil pour moi. Tu comprends?
– Oui, j’pense bien.
– Tk, c’est pas important, dans le fond. Ce qui compte, c’est de savoir que ce soir, c’est le dernier jour.
– Le dernier jour de quoi?
– Tu vois, tout esprit qui s’échappe de l’enfer ne peut survivre que soixante-seize jours ici sur terre. Ensuite, il cesse tout simplement d’exister. Il ne va ni au paradis, ni en enfer. Il se désintègre, tout simplement. La seule façon pour lui d’échapper à sa destruction, c’est d’habiter un corps vivant. Sauf que c’est impossible car tout corps vivant à déjà une âme. Mais heureusement, le démon qui possède Marco connaît beaucoup de choses.

Cassandra montre du doigt le tas de petits pommiers morts près de Miki.

– Le tas de bois que tu vois là, c’est tout ce qui reste des pommiers d’Agathe. Tu connais la légende d’Agathe la sorcière?
– Non!
– Agathe n’était pas vraiment une sorcière, en fait. Les gens l’appelaient comme ça parce qu’elle était laide et bossue. Elle vivait dans la montagne au temps des colons. C’est elle qui a établi le premier verger de St-Hilaire. L’un de ses arbres était tout petit, tout croche et il donnait des pommes affreuses. Par contre, ces pommes-là avaient des propriétés de guérison incroyable. Au bout de quelques jours, celui qui en mangeait se remettait des blessures les plus terribles. Pour une raison que j’ai oubliée, les villageois sont allés au verger un jour et ont arraché le pommier, juste parce qu’il était laid, et ils s’en sont débarrassés dans la montagne. Mais voilà, ce que l’histoire ne dit pas, c’est que quelques-unes des pommes qu’il portait sont tombées par terre, en chemin. Les fruits ont pourri, leurs pépins ont pu atteindre la terre, se développer, prendre racine et ont donné quelques petits arbres. Le terrain était rocailleux et mal éclairé, mais les descendants du pommier magique ont réussi à survivre tant bien que mal et à continuer de produire quelques rares pommes.
– OK! Et vous allez utiliser ça pour guérir de vos blessures?
– C’est un peu plus compliqué que ça, mais en gros, oui. Mais il y a juste un petit problème. Ça fonctionne seulement sur des corps vivants. Et c’est là, ma petite Miki, que tu deviens importante pour nous.

Miki frissonne à l’idée de ce qui l’attend. Ne connaissant au sujet des zombies que ce qu’elle a vu dans les films, elle se risque à demander:

– Vous allez manger mon cerveau? Vous m’avez choisie parce que je suis plus intelligente que la moyenne?
– Ha! Ha! Bien pensé, mais naah. Ça ne marche pas comme ça.

Cassandra se lève. Elle commence à se déshabiller dans la pénombre. Elle est aussitôt rejointe par les trois gars qui, eux, sont déjà nus. Tandis que Marco s’assoit au pied gauche de Miki, William et Maxime prennent les branches des pommiers sciés et commencent à en recouvrir Miki.

– Non, ce qu’on va faire, c’est te brûler vivante avec le bois des pommiers d’Agathe. Nous te tiendrons chacun une main ou un pied et tandis que ton corps mourra sous les flammes nourries par ces arbres de vie, tu perdras ta force vitale. Au lieu de la laisser se perdre, nous on va l’absorber. Même si on a juste un quart de ta force vitale chacun, ça va être suffisant pour redonner vie à nos cadavres. Parce que, en même temps qu’on va faire ça, Marco va chanter une incantation que seul son démon connaît. Et il va la répéter encore et encore, et sa magie va multiplier par cent le pouvoir des pommes d’Agathe. Comme ça, le processus de guérison va être assez fort pour reconstituer nos corps malgré le fait qu’ils sont atrocement mutilés en plus de pourrir lentement depuis, hum, ça va faire onze semaines demain. Et au lieu de prendre quelques jours, ça va s’enclencher automatiquement à mesure que nos corps vont reprendre vie. Nos démons posséderont alors des corps bien vivants, en parfaite santé. À partir de là, on aura tout notre temps pour finir de détruire la pierre qui bloque la porte de l’enfer pour permettre aux démons d’envahir et de détruire ce monde, à commencer par ce village minable.

Miki est maintenant totalement recouverte des branches et des troncs tordus des pommiers. Elle sent les mains de Marco lui enlever ses souliers et ses bas. Décidément, la vie aura fait de Miki une victime jusqu’à la fin. Sanglotant sur le terrible sort qui l’attend, elle trouve la force de poser une dernière question à Cassandra.

– Pourquoi moi?
– Obligé! L’adolescence est la période dans laquelle la force vitale est à son plus fort. C’est normal, sinon on ne pourrait pas se transformer physiquement de façon aussi radicale comme on le fait entre douze et seize ans. Après, ça diminue. C’est pour ça qu’on ne pouvait pas utiliser un adulte, son énergie aurait été insuffisant pour nous quatre. On n’a pas pu faire notre rituel plus tôt puisqu’il fallait attendre à la fin de l’été pour que la saison des pommes commence. Alors tant qu’à faire, aussi bien profiter de la rentrée pour retourner à la POL, là où sont tous les adolescents de la région.
– Justement! Alors pourquoi moi ?
– Mais voyons, ma petite Miki, c’est évident.

Jetant sa dernière pièce de vêtements, Cassandra se penche vers les yeux de Miki, qu’elle aperçoit encore entre les branches qui lui cachent le reste du visage.

– L’affaire, c’est que tu es une victime consentante, ma chère. Tu aurais eu cent fois le temps de nous échapper tantôt. Est-ce que tu l’as fait? Ben non! Tu ne te débats pas, tu protestes à peine… Juste à voir la façon que tu as de t’écraser devant Dérek Morier, et notre discussion rapport à ça à la bibli cet après-midi, ça me l’a bien prouvé.

Puis, Cassandra prend une branche. Mais avant de la déposer de façon à cacher les yeux de Miki, elle conclut en disant:

– Et puis, pour ne pas trop attirer l’attention, on voulait une victime tellement rejet qu’elle ne manquerait à personne.

Avec un petit sourire, Cassandra pose la branche. Puis, elle recule et va s’asseoir devant la main droite de Miki.

Sous les branches, Miki a des problèmes à respirer, d’abord à cause du poids du bois sur sa poitrine, mais aussi parce que l’angoisse lui provoque une crise d’asthme. Elle tire sur les cordes afin d’arracher les piquets, mais ils sont bien enfoncés. Elle se maudit de ne pas avoir essayé plus fort de se libérer durant les deux heures où elle a été laissée seule. Un son de crépitements suivi par une odeur de fumée indique à Miki qu’ils viennent de mettre le feu aux branches. La panique la gagne. Elle se débat, mais le bois et les cordes l’empêchent de bouger. Elle sent quatre mains glacées lui agripper les poignets et les chevilles. Elle voudrait hurler mais aucun son ne veut sortir de sa bouche. Elle entend Marco qui entame un chant dans une langue sonnant vaguement comme du français mais elle n’en reconnait pas les mots. Elle commence à voir la lumière des flammes. Elle sent la chaleur qui se rapproche. Une épaisse fumée grise envahit l’espace entre les branches, rendant sa respiration encore plus difficile. Le poids des branches, la chaleur suffocante, la fumée étouffante, les flammes qui absorbent l’oxygène, l’asthme, tous ces éléments viennent à bout de la fragile constitution de Miki. Au moment où elle se sent perdre connaissance, sa dernière pensée est de remercier le ciel du fait qu’au moins elle ne se sentira pas brûler vive.

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